mercredi 16 décembre 2009

Si la Creuse était à refaire....

A l'occasion du débat sur la Poste, mardi 15 décembre, le député-maire de Guéret, Michel Vergnier, a fait une longue intervention à l'Assemblée. Il y évoque les difficultés du territoire creusois.

"Pierre s'est levé tôt ce matin ; tôt comme chaque matin. Depuis qu’il est seul, depuis qu’il est à la retraite, il refait chaque jour, à peu près au même moment, les mêmes gestes. Allumer la radio d’abord. Il y a quelque temps, cette radio s’appelait France-Creuse, lui, il disait souvent Radio la Creuse. Ce qui l’intéresse avant tout, c’est qu’on lui parle des gens de chez lui, qu’on lui donne des nouvelles de son territoire avant de changer et d’écouter les informations. Les informations nationales, car, même si l’on habite dans un petit village reculé où il y a peu d’habitants, on aime bien se tenir au courant, et Pierre se tient au courant. Il en étonnerait plus d’un par ses connaissances.


Pierre aime la radio. Il trouve cependant que Radio la Creuse a changé, qu'il y a de plus en plus de général de moins en moins de local ; pourtant, il continue à écouter. Puis, la toilette, le petit-déjeuner et l’ouverture des volets. Autrefois, il y avait de l’animation dans le village. Le voisin d’en face soignait ses bêtes, puis on voyait passer les enfants, cartable au dos, direction l’école, située à 2 km. Maintenant, il n’y a plus d’école. Il y a bien encore des enfants puisque des jeunes viennent de s’installer mais, comme ils doivent faire
10 km, ils partent tôt le matin en car et rentrent tard le soir. Mais que c’est triste une commune sans école, un village sans cris d’enfants.

Plus d'école, plus de médecin


Est ce que-cela peut changer ? Cela m'étonnerait, pense Pierre, personne ne se préoccupe de nous, bientôt, on aura même plus de médecin. Pierre était d’ailleurs furieux lorsqu’il a entendu la ministre dire à ceux qui étaient en stage de formation : " on ne va quand même pas vous punir en vous envoyant dans la Creuse ". Un ministre n'a pas le droit de dire cela ; c’est tout simplement déshonorant. Qu'est-ce qu'elle en connaît de la Creuse cette ministre ? Qu'est-ce qu'elle en sait des Creusois ? De leur histoire de bâtisseurs ? Qui selon elle a construit le Louvre, le Panthéon, les Tuileries ? Qui a fait voter la loi garantissant les salariés pour les accidents du travail? Martin Nadaud, député creusois.

Les accidents du travail, parlons-en. Pierre a failli s’étouffer lorsqu’il a entendu l’autre jour que l’on voulait rendre imposables les indemnités perçues suite à un accident du travail. Ils sont fous, dit-il. S’ils avaient été là avant, ils auraient taxé la pension militaire d’Abel qui a perdu une jambe à la guerre. Lentement le temps passe, c’est dur d’être seul. Heureusement, Pierre est en bonne santé, il peut rester chez lui. Il ne veut pas penser à ce qui se passera quand ce ne sera plus possible. La maison de retraite! Vous n’y pensez pas, cela coûte, dit-on, huit mille francs par mois. La retraite de Pierre, c’est six mille et quand son fils lui dit 900 euros, Pierre reconnaît qu’il devrait faire un effort. " Il faut vivre avec son temps papa ". Avec son temps ! Il est beau ton temps ! Plus d'école, plus de médecin, on me dit aussi qu'il n'y aurait plus de maternité et pourquoi pas plus de facteur pendant que tu y es ?

Être rentable

Le facteur, la petite voiture jaune. Autrefois, il s’arrêtait à la maison, il posait le courrier sur la table - quand Marthe était encore là, elle lui préparait un petit café- des nouvelles des amis qui habitent un peu plus loin. Pas longtemps, deux minutes, car la tournée était longue, mais il connaissait tout le monde le facteur et il rassurait. Pierre a de la chance, les boîtes aux lettres sont en face de chez lui, il verra le facteur ; ce n’est pas le cas de René. Il a eu beau râler, on ne l’a pas écouté. Pas le temps, il faut regrouper.


Pierre attend son journal, il s’est abonné surtout pour ça, voir le facteur pour lui dire un mot, mais maintenant ça change souvent et puis il lui répond toujours : « pas le temps Pierre, la tournée est chronométrée, discuter avec les gens, ça ne fait pas partie du travail ". Pas partie du travail ! Et s’il voit que mes volets ne sont pas ouverts le matin, est-ce que cela fera partie du travail de venir voir si je suis malade ou si je suis mort ?


Autrefois, on demandait des nouvelles, on s’inquiétait, il y avait même du dépannage. Maintenant, on n’a plus le temps. Il faut être rentable. Mais qu'est-ce qu'ils croient avec leur rentabilité, qu'ils vont trouver fortune dans nos villages ?

Plus droit à rien

Ils ont déjà supprimé de nombreux bureaux, réduit les horaires, augmenté les prix de nombreux services. Est-ce qu’ils ont décidé que puisque nous n’étions pas nombreux, nous n’avions plus droit à rien. Pierre, qui était ouvrier chez Michelin, n’avait pourtant pas l’impression d’être inutile quand il faisait les trois huit. Le peu d’argent qu’il avait, c’est à la Poste qu’il le mettait.


Lui, la Poste, il y tient. C’est peut-être le seul service public qui restera sur l’ensemble du territoire. Il a bien entendu qu’on lui disait qu’il n’y avait pas de risque, qu’il fallait moderniser, s’adapter. On le lui avait déjà dit pour le téléphone et, l’année dernière, lorsque la neige avait fait tomber les lignes, il était resté 10 jours avant que l’on vienne réparer. Plus de personnel sur place. « Mais vous n’avez pas de portable » lui avait-on dit. Non, je préfère un fixe, c’est plus pratique pour moi. Pourquoi c’est ringard d’avoir un téléphone fixe ? Pierre n’a pas ajouté, même si j’en avais un, il n’y a pas encore de réseau. Et puis brusquement, ce n’est plus à lui qu’il a pensé, pour lui maintenant, l’essentiel sera de se soigner, de ne pas être à la charge des autres. Cela devient difficile avec toutes ses franchises. Il a bien compris qu’il y avait une vraie difficulté pour financer les dépenses de santé mais quand même, pourquoi certains qui gagnent tant d’argent ne sont-ils pas plus sollicités…Il ne faut pas dire cela, c'est ringard, c'est même archaïque !


Alors, Pierre veut penser à l’avenir, il veut penser à ses enfants, à ses petits-enfants ; à son petit Romain dont je vous ai parlé il y a quelques années. Il veut penser à ces territoires dont il lui semble qu’ils sont abandonnés et pourtant, à un moment où l’on parle de qualité de vie, d’environnement, est-ce qu’il ne serait pas utile de penser au développement ?


Il apprécie tous les efforts qui ont été faits pour installer le haut débit. Internet, pour lui, c’est difficile, mais pour le territoire, c’est formidable. Pour une fois, tous se sont rassemblés : État, Europe, Régions, Départements : indispensable… Ce n’est pas absurde de penser qu’il y a un avenir, un vrai, à condition que l’on puisse le préparer et, pour cela, il faut que cela reste possible. Il faut que l’on puisse se soigner, apprendre, se former, se loger, se déplacer. Ils ne pourront pas tous s’entasser aux mêmes endroits quand même !


Pierre sait que ce qu’il dit peut prêter à sourire ! Il sait aussi que l’on a changé de siècle et qu’il faut vivre avec son temps. Mais c’est quoi vivre avec son temps ! Tout deviendrait-il marchandise ? À l’école de la République laïque, on lui avait appris à devenir un citoyen, pas seulement à lire, écrire, compter, mais aussi à réfléchir, à respecter les autres, tous les autres. On lui avait dit les hommes, les femmes ont les mêmes devoirs et les mêmes droits…

Résister

Oui, ce débat sur la Poste a valeur de symbole, il ne croit plus aux promesses inconsidérées. On l’a trompé pour EDF et pourtant c’était promis, le capital d’EDF ne serait jamais ouvert, quelle tromperie. Alors, il se dit que même si cela fait ringard, il faut résister. Il comprend les difficultés ; il faut qu’on lui demande son avis, après tout rien de plus normal. Il avait cru qu’il était possible de demander un référendum, il s’est déplacé récemment pour le dire. Il a même écrit au Président de la République. Pas de réponse, au contraire, la machine infernale continue. Oui, il faut donner des moyens à la Poste, Pierre le sait. Il sait aussi que cela est possible sans vouloir à tout prix réformer. Il a donc écrit à son député, celui pour qui il a voté, pour lui demander de refuser ce qui est proposé car il croit très fort que cela sera dans quelque temps une très mauvaise chose pour lui, pour sa commune, pour son département et pour beaucoup d’autres.

Pierre a fermé la radio, pris le journal de la veille, bientôt, peut-être, il ne l’aura que deux ou trois fois par semaine… Tout à l’heure, il aura celui du jour, il va surveiller l’arrivée du facteur, il ira à la boîte, peut-être pourra-t-il discuter quelques secondes. Ce sera la première personne avec qui il parlera ce matin, pas longtemps, mais c’est déjà ça, se dit-il. Pierre s’en est allé, il ne s’appelait d’ailleurs pas Pierre et je l’ai bien connu. C’est en pensant à lui mais surtout à toutes celles et tous ceux qui sont comme lui que j’ai changé mon intervention.

Je sais, Monsieur le ministre, mes propos ne sont pas scientifiques, j’avais d’ailleurs avec l’aide de mes collaborateurs préparé une intervention technique, mais j’ai eu envie dans ce débat de laisser un peu parler mon coeur. On dit que le coeur a sa raison que la raison n’a pas. Moi, je préfère dire que sans coeur, il n’y a jamais de raison ».

La Montagne

Aucun commentaire: